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Forum MEDays : interpréter la politique de Trump vis-à-vis du monde musulman

Donald Trump soutient l’Arabie saoudite tout en interdisant à de nombreux musulmans de venir aux États-Unis. Une politique déroutante aux yeux de certains dans le monde musulman, et qui a fait réagir des experts lors du forum MEDays.

Plusieurs experts et responsables officiels se sont penchés, samedi 11 novembre au matin à Tanger, au Maroc, dans le cadre du forum international MEDays, sur la politique du président américain Donald Trump vis-à-vis du monde musulman. Une politique pour le moins déroutante à leurs yeux.

L’un des intervenants de la conférence baptisée “USA-Islamic World : Facing the Game of Trump,” (États-Unis-monde islamique : face au jeu de Trump), Amr Moussa, ancien secrétaire général de la Ligue arabe, a notamment expliqué qu’après la fin de la guerre froide, et la chute de l’URSS, les États-Unis se sont mis à la recherche d'un nouvel ennemi : l’islam. Il a pointé du doigt le politologue américain Samuel Huntington, aussi controversé qu’influent, et son livre intitulé "Le Choc des civilisations", publié en 1996, qui a contribué selon lui à cette nouvelle donne.

Confusion totale

D’après Amr Moussa, si les tensions entre Washington et le monde musulman sont antérieures à Donald Trump, ce qui est nouveau, c'est la confusion totale qui découle de l’inconsistance entre ses déclarations contradictoires et ses politiques, a-t-il dit.

De son côté, Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, professeur d'histoire internationale à l’Institut de hautes études internationales et du développement (Genève) et ancien ministre mauritanien des Affaires étrangères, a déclaré que même si la politique de Donald Trump prenait racine dans l'histoire, "elle va nous mener sur un terrain différent, nouveau et problématique".

Un terrain, pour le dire clairement, raciste et discriminatoire dans lequel le président américain stigmatise une religion entière, d’après lui. Le Muslim Ban est "l’équivalent de l’étoile jaune ces jours-ci", a-t-il ajouté.

D'autres intervenants ont pointé du doigt le chaos qui a été semé dans le monde musulman par les Américains, par leurs politiques et actions. Samira bin Rajab, envoyée spéciale de la Cour royale de Bahreïn, a souligné que les politiques américaines ont créé une nouvelle donne dans la région, qui ne sert les intérêts d'aucun des États locaux.

"Poussées à l'échec"

Samira bin Rajab estime que ce sont les différentes initiatives stratégiques américaines qui ont abouti à la formation de groupes terroristes, et que les guerres déclenchées par les États-Unis en Irak, en Afghanistan et en Libye ont laissé ces pays dans un désarroi total. L'Irak est nettement moins bien loti en termes d'économie, de système éducatif et de structure sociale qu'avant la guerre, a-t-elle souligné. Ces nations ont été "poussées à l'échec", a-t-elle dit.

Sous Trump, les États-Unis contribuent à cultiver de nouvelles confrontations dans la région, telles celles impliquant l'Arabie saoudite. "Les puissances de la région s'opposent, mais pas dans leur propre intérêt", a-t-elle estimé.

Pour lutter contre cela, les nations musulmanes doivent d'abord se penser en tant qu'États, et non en tant que sunnites ou chiites, a recommandé Amr Moussa. Autrement, "nous jouons selon les règles qu’ils ont choisi pour nous", a-t-il déclaré.

La politique des États-Unis dans la région repose sur un pilier : "Israël d'abord", a affirmé de son côté Hossein Mousavian, un ancien responsable iranien et chercheur à l'École d'affaires publiques et internationales Woodrow Wilson de l'Université Princeton. Aujourd'hui, l'Arabie saoudite et l'Iran sont les deux principales puissances dans la région avec Israël "assis au milieu d’eux".

"Je crois que cette nouvelle donne provoquera beaucoup de bouleversements dans la région car Israël a réussi non seulement à embarquer les États-Unis, mais aussi certains pays musulmans pour combattre d’autres pays musulmans", a déclaré Hossein Mousavian. "De plus, Trump a intensifié les ventes d'armes dans la région, au profit des finances américaines", a-t-il ajouté.

Pour sa part, Olivier Kempf, chercheur et spécialiste de géopolitique et de stratégie au sein de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) a estimé qu’avec l’administration Trump, l’axe Washington-Riyad-Tel Aviv est devenu le nouvel axe décisionnel de la région.

Cependant certains des intervenants ont fait remarquer que le monde musulman portait lui aussi sa part de responsabilité dans l’état actuel de la région. "Il n'y a pas de cohérence, ni de soutien mutuel, entre nos pouvoirs", a résumé Hasni Abidi, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM). Et de conclure : "Le président Trump sait qu'il parle à des interlocuteurs faibles."

Première publication : 13/11/2017