Politique

Humains ou insectes, qui menace réellement Bialowieza, dernière forêt primaire d’Europe?

Bialowieza. Près de 125 000 hectares de forêt, dont une partie à l’abri de toute influence de l’humain… en théorie. Cette forêt primaire d’Europe, une des dernières, est aujourd’hui menacée par des coupes illégales de ses arbres, sous l’œil bienveillant de l’Etat polonais.

Le 25 mars 2016, le ministre polonais de l’Environnement a donné son feu vert à un plan controversé permettant de développer l’exploitation du bois dans ce district forestier, notamment afin de stopper des attaques d’insectes xylophages (mangeurs de bois). Mais cette forêt, exceptionnelle par sa biodiversité, est aussi une réserve naturelle, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, se trouve sur la liste des Réserves mondiales de la Biosphère et a été classée site Natura 2000. Située sur un tiers de son territoire sur le territoire polonais, son statut de protection est compliqué, de par ses différents niveaux de protection qui ne se chevauchent pas toujours : ainsi, elle est composée d’une mosaïque de territoires plus ou moins protégés.

Le caractère exceptionnel et unique de cette forêt en Europe a poussé la Commission européenne à demander l’arrêt de son exploitation, compte tenu de l’ampleur des opérations de coupe qui endommagent gravement ce milieu rare et portent atteinte à sa biodiversité. Fin juillet 2017, la CJUE (Cour de Justice de l’Union européenne) ordonne la fin de l’abattage des arbres. Mais l’abattage continuent, comme ont prouvé des images par des associations de protection de l’environnement.



Humains ou insectes, qui menace réellement Bialowieza, dernière forêt primaire d’Europe? – © LUDMILA MITREGA – AFP

Une forêt qui peut se gérer par elle-même

Cette semaine, le ministre polonais de l’Environnement Jan Szyszko et la représentante de la Commission se sont retrouvés devant la Cour européenne pour défendre leur position. La Pologne maintient sa ligne de défense : ces coupes sont effectuées afin de protéger la forêt des attaques d’insectes xylophages (mangeurs de bois), plus particulièrement des scolytes de l’épicéa. « On accuse la Pologne de coupes commerciales. C’est un malentendu – les coupes ont uniquement une fonction de protection. Sur le territoire de la forêt de Bialowieza il y a non seulement une épidémie d’insectes xylophage, mais également d’autres pathogènes qui détruisent les arbres », a-t-il déclaré.

Une position également tenue par les forestiers polonais. Mais des voix scientifiques, de Pologne et d’Europe, tiennent une autre position : laisser la forêt gérer elle-même cette attaque d’insectes, la laisser se débrouiller toute seule en somme… comme elle le fait depuis des centaines d’années. Des arbres vont mourir, créant ainsi de nouveaux microcosmes grâce au bois en décomposition, et permettant à de nouvelles pousses d’arbre de se développer. De plus, comme l’explique Jean-François Godeau, biologiste et naturaliste vivant en Pologne, « la communauté scientifique pense, qu’avec le réchauffement climatique, les épicéas risquent de régresser, voire disparaître en certains endroits. Et puis cette dégradation par les insectes n’est pas exceptionnelle, la forêt est habituée à y faire face. »

Naturellement, un écosystème fait face à des « perturbations », des événements destructeurs, qui viennent perturber son équilibre. Si l’équilibre dynamique de l’écosystème est préservé, autrement dit, si l’écosystème est en bonne santé, il est capable par lui-même de s’adapter à cette perturbation. La forêt de Bialowieza, qui n’a pas eu besoin de l’humain pendant des siècles, et donc certaines portions sont encore vierge d’intervention humaine semble donc tout à fait capable de gérer ce problème par elle-même.



Le bois mort crée un habitat pour des dizaines d’espèces – © Wikimédia Commons

Loups, bisons, lynx: une biodiversité incroyable

Dans la région, la forêt occupe une place importante dans la vie des gens, autant d’un point de vue économique que social et touristique. Cette situation déchaîne les passions depuis plusieurs mois, face à la polarisation politiques et forestiers, favorables à l’abattage des arbres versus scientifiques et associations environnementales, qui veulent préserver cet habitat. « Il y a un vrai clivage de l’opinion publique sur la question, et les écologistes sont souvent mal accueillis dans les villages. Les politiques disent qu’à cause d’eux, les gens ne peuvent plus jouir de leur forêt. »

Une forêt a pourtant un attrait touristique très important, au point que le directeur du parc naturel se prononce en faveur d’une extension des zones préservées. Plus de tourisme, mais aussi une occasion en or de préserver un écosystème unique en Europe, d’une biodiversité incroyable : 5500 espèces de plantes et environ 11 564 espèces d’animaux, dont la plus grande communauté de bisons d’Europe en liberté, le loup et le lynx.

Cette forêt, c’est aussi un laboratoire unique pour les scientifiques qui veulent mieux comprendre, et préserver, l’écosystème forestier européen.



Humains ou insectes, qui menace réellement Bialowieza, dernière forêt primaire d’Europe? – © GRZEGORZ JAKUBOWSKI – AFP



Coléoptère mycophage Diaperis boleti – © GNU Free Documentation License



Loups – © JANEK SKARZYNSKI – AFP



Ecureuil roux – © Pawel Ryszawa

En polonais, Bialowieza veut dire « tour blanche ». Espérons que l’Union européenne et la Pologne viendront y agiter un drapeau blanc, pour trouver un compromis permettant la sauvegarde la dernière forêt primaire d’Europe.