Politique

La Turquie est devenue « la plus grande prison pour journalistes »

Ils seraient 166… 166 journalistes derrière les barreaux turcs selon les dernières estimations. « Cela fait de la Turquie la plus grande prison pour journalistes, et ce nombre a décuplé depuis la tentative de coup d’État d’il y a un an », commente Pierre Haski, nouveau président de Reporters sans frontières (RSF).

« Officiellement, ils sont accusés de subversion, de soutien à la secte Gülen, ou d’incitation à la violence. Dans la réalité, beaucoup d’entre eux sont simplement des détracteurs du président Erdogan, et sont là par délit d’opinion et pas avec des dossiers très étayés. »

Pierre Haski donne un exemple en la personne d’Ahmet Altan, 67 ans, « l’une des grandes figures de la presse turque, rédacteur en chef de plusieurs journaux au cours de sa longue carrière, romancier également publié en France ». Lui aussi est accusé, « accusé d’avoir prononcé des paroles subliminales dans les jours qui ont précédé la tentative de coup d’état, qui incitait au soulèvement contre le président Erdogan. Alors, le crime de parole subliminale est quand même assez ténu ».

« Une régression phénoménale de la liberté de la presse »

Et l’emprisonnement des 166 journalistes n’est que l’une des facettes de la répression de la presse en Turquie : « Des dizaines de journaux, radios et télévisions sont aujourd’hui fermés; 150 journalistes sont connus comme ayant fui à l’étranger, dont par exemple le rédacteur en chef du grand quotidien Cumhuriyet, qui vit aujourd’hui en Allemagne. Sa femme est restée en Turquie, on lui a retiré son passeport pour qu’elle ne puisse pas revoir son mari ».

« Vous avez 750 journalistes qui ont perdu leur carte de presse, ils ne peuvent donc plus travailler. Donc il y a une régression phénoménale de la liberté de la presse dans ce pays », ajoute Pierre Haski.

Les conditions des journalistes en détention sont qui plus est très rudes. « Le président Erdogan a même lancé une menace dans son discours hier (dimanche), en voulant que les gens qui étaient détenus dans la foulée du coup d’État, aient une tenue particulière comme. C’est lui qui a cité l’exemple des prisonniers de Guantanamo, dont on sait qu’ils ont une tenue orange, une sorte de stigmatisation supplémentaire. »

Appel au « respect de l’État de droit »

Face à cette situation dramatique, avec l’aide du journal Le Monde, RSF lance un appel aux autorités turques au « respect de l’État de droit ». Autrement dit, que toute accusation envers un journaliste, « soit étayée, traduite en justice, avec une justice indépendante ».

« Or, aujourd’hui, on voit bien qu’il a des dossiers qui sont constitués de manière purement arbitraire, face à une justice qui est aux ordres. On a quitté les rivages de l’État de droit en Turquie aujourd’hui, dans le traitement des conséquences du coup d’État manqué de l’an dernier. La première et unique revendication, c’est que, l’État de droit soit appliqué, que ceux contre lesquels il n’y a aucune charge soient libérés, et que on revienne à un état normal de liberté de la presse, comme la Turquie avait connu pendant quelques années. »

« Il y a eu énormément de progrès dans ce pays. Il faut savoir d’où on vient, il y a une grande histoire de coup d’État militaire, de dictature dans ce pays, et on s’en était éloigné. Et là, on est revenu à une situation d’arbitraire et, par rapport aux journalistes turcs, c’est insupportable. »

L’appel est également dirigé vers « ces journalistes qui sont détenus, ou qui sont en tentative de survie à l’extérieur, pour leur dire qu’on ne les oublie pas », ajoute Pierre Haski. « Et je pense que c’est important de montrer ce signe de solidarité; il y a eu énormément de malentendus entre la Turquie et l’Europe, par exemple, et je pense que c’est important aujourd’hui que l’Europe soit du côté de ces gens qui se battent pour garder une Turquie démocratique et l’État de droit. »

La liberté de l’information n’est pas simplement menacée par des dictateurs avides de pouvoir

Lorsque Pierre Haski a pris ses fonctions de nouveau président de Reporters sans frontières à la fin juin, il s’est dit « conscient que le défi est grand à une époque où le journalisme et la liberté d’informer sont menacés partout ». La Belgique ou la France ne font pour lui pas exception dans ce constat.

« On est dans une période où il faut revoir le concept de menace à la liberté de la presse. Autrefois, l’action d’une organisation comme Reporters Sans Frontières était simple : il y avait effectivement des atteintes à la liberté de la presse en Turquie, en Chine ou dans d’autres pays – on fermait des journaux, on emprisonnait des journalistes. Aujourd’hui, il faut voir que ces menaces sont de toute sorte, y compris, et c’est pour ça qu’il faut réfléchir à cette notion, avec le phénomène de ce qu’on a appelé les « fake news », cette ère de la post-vérité, donc de cette confusion qui est générée dans le dans le concept même d’information dans nos pays dits démocratiques, est une menace à la liberté de l’information, parce que on délégitime les journalistes. »

« Il faut voir ce qu’il se passe par exemple aux États-Unis quand Donald Trump twitte à longueur de journée que le New York Times ou CNN produisent des fake news… On a cette confusion qui est générée auprès des lecteurs qui ne savent plus où est la vérité, où est le mensonge… Qu’est-ce qu’un fait vérifié ? Est-ce que les faits existent toujours ? Est-ce qu’ils ont encore la même importance ? Ça, c’est une catégorie de menaces. »

« Et puis, il y en a une autre, qui est claire et qu’on voit également, qui est la précarisation du métier de journaliste, la crise économique que traverse une bonne partie de la presse dans les pays industriels, parce qu’il y a un changement de modèle, un changement d’époque, une concentration accrue des médias en quelques mains, et, tout ça, ce sont des phénomènes qu’il faut analyser ; il ne s’agit pas de tout mettre dans le même sac, mais en tout cas de comprendre que la liberté de l’information n’est pas simplement menacée par des dictateurs avides de pouvoir, mais que elles peuvent être de plusieurs formes », conclut Pierre Haski.

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